Les défauts du champ visuel compressifs (Compressive Visual Field Defects) sont un terme générique désignant les modifications du champ visuel causées par la compression des voies visuelles due à un effet de masse (mass effect). Les masses comprennent les tumeurs, les anévrismes, les hématomes, les abcès et les kystes.
Le motif du déficit du champ visuel varie considérablement selon la partie des voies visuelles où se produit la compression. Par conséquent, il est cliniquement très important de pouvoir estimer la localisation de la lésion à partir du motif du déficit du champ visuel.
Lorsque le nerf optique est comprimé, quelle que soit la localisation, une neuropathie optique compressive se développe. Les lésions de l’apex orbitaire sont fréquentes.
QQuelle est la cause la plus fréquente de déficit du champ visuel compressif ?
Image IRM et OCT montrant une dilatation de la gaine du nerf optique et un aplatissement du globe oculaire
Sibony PA, et al. Optical Coherence Tomography Neuro-Toolbox for the Diagnosis and Management of Papilledema, Optic Disc Edema, and Pseudopapilledema. J Neuroophthalmol. 2021. Figure 1. PMCID: PMC7882012. License: CC BY.
A est une image IRM montrant une dilatation de la gaine du nerf optique et un aplatissement du globe oculaire, B et C sont respectivement une image OCT en coupe axiale transversale et une image OCT agrandie verticalement. Elles correspondent aux signes de compression du nerf optique traités dans la section « 2. Principaux symptômes et signes cliniques ».
Typiquement, la maladie débute par une baisse d’acuité visuelle unilatérale lentement progressive. Cependant, en cas d’apoplexie hypophysaire ou de rupture d’anévrisme, le début est brutal.
Baisse de l’acuité visuelle : souvent unilatérale. Une baisse aiguë bilatérale simultanée est rare.
Zone sombre dans le champ visuel : le patient peut ne pas remarquer un déficit du champ visuel temporal.
Céphalée : souvent associée à une hypertension intracrânienne.
Douleur oculaire et périorbitaire : due à la traction du nerf trijumeau ou à l’étirement de la dure-mère.
Diplopie : due à un trouble de la motilité oculaire causé par la tumeur
Crises d’épilepsie : peuvent survenir en cas de lésion intracrânienne
Symptômes endocriniens : associés à une lésion hypophysaire près du chiasma optique
Signes cliniques (observés par le médecin lors de l’examen)
Plis choroïdiens : Causés par la compression du globe oculaire par la tumeur.
Vaisseaux de shunt optociliaires : Il s’agit en réalité de voies de dérivation veineuses rétino-choroïdiennes.
Lésion chiasmatique
Hémianopsie bitemporale : signe classique dû à la compression des fibres nasales croisées. Souvent hémianopsie incomplète asymétrique.
Scotome jonctionnel : scotome central de l’œil atteint + déficit du champ visuel temporal supérieur controlatéral, évocateur d’une lésion du chiasma antérieur.
Atrophie optique en bande : pâleur papillaire temporale et nasale centrale au stade chronique.
Lésion rétrochiasmatique
Voie optique : hémianopsie homonyme incongruente + RAPD. Près du pédoncule cérébral, elle s’accompagne d’une hémiplégie controlatérale.
Lobe temporal : quadranopsie homonyme supérieure (“tarte du ciel”). Reflète une lésion de l’anse de Meyer.
Lobe pariétal : quadranopsie homonyme inférieure (“tarte du sol”). Peut s’accompagner d’un syndrome de Gerstmann et d’une négligence spatiale unilatérale.
Lobe occipital : hémianopsie homonyme congruente. Une épargne maculaire peut être observée.
Dans la neuropathie optique compressive, la papille optique est initialement œdémateuse et, en l’absence de traitement, évolue vers une pâleur et une atrophie. L’optical coherence tomography (OCT) détecte un amincissement localisé de la couche rétinienne interne correspondant au déficit du champ visuel.
Dans la neuropathie optique compressive due à une dysplasie fibreuse de l’os sphénoïde, un rapport mentionne que l’OCT a révélé une excavation papillaire de type glaucomateux, un amincissement de la couche des fibres nerveuses rétiniennes (RNFL) dans tous les quadrants et une disparition diffuse de la couche des cellules ganglionnaires5).
QQuels autres types de déficits du champ visuel, en dehors de l'hémianopsie bitemporale, peuvent survenir ?
A
Au niveau de la partie antérieure du chiasma optique, on observe un scotome jonctionnel (scotome central de l’œil atteint + déficit temporal supérieur controlatéral) ou un scotome jonctionnel de Traquair (déficit hémianopsique monoculaire). En arrière du chiasma, une hémianopsie homonyme ou une quadrantanopsie apparaît selon le site de compression.
Extraconique : lymphome (le plus fréquent des malins), tumeurs métastatiques (chez l’adulte, cancer du sein et du poumon fréquents), tumeurs de la glande lacrymale, invasion de tumeurs des sinus paranasaux, etc.
Intercompartimental : lymphangiome, neurofibrome (plexiforme/diffus), hémangiome capillaire, etc.
Anévrisme : anévrisme de l’artère communicante antérieure, anévrisme de l’artère carotide interne. Peut également se développer après la pose d’un flow-diverter8)
Apoplexie hypophysaire : cause de déficit visuel brutal
Angiome caverneux et MAV : lésion des voies visuelles par compression et ischémie
Pour tout patient présentant une baisse de vision inexpliquée, un périmètre automatisé de Humphrey (24-2, 30-2, 10-2) est recommandé. Le motif du déficit du champ visuel permet d’estimer le site de compression et de déterminer la stratégie d’imagerie.
L’examen du champ visuel est également utile pour évaluer la progression de la maladie et l’efficacité du traitement, et doit être réalisé de manière répétée dans le temps.
Idéal pour l’évaluation des tissus mous. Gold standard
Diagnostic qualitatif des tumeurs, évaluation du nerf optique
TEP/TDM
Recherche de métastases à distance
Stadification des tumeurs malignes
Sur les séquences T2 pondérées de l’IRM, cela est utile pour différencier la nature de la tumeur. Les tumeurs solides (lymphome, méningiome, etc.) apparaissent en hypo- à isosignal, tandis que les tumeurs vasculaires et kystiques (hémangiome caverneux, kyste dermoïde, etc.) présentent un hypersignal. L’IRM avec contraste dynamique est également utile, et un rehaussement retardé est caractéristique de l’hémangiome caverneux.
La tomographie par cohérence optique (OCT) détecte un amincissement localisé des couches internes de la rétine et est utile pour le diagnostic précoce d’une atrophie optique légère. Elle peut détecter des anomalies plus tôt que l’examen du champ visuel. Elle aide également à estimer le pronostic après traitement.
La neuropathie optique compressive peut présenter une excavation papillaire similaire à celle du glaucome5). Les signes suivants suggèrent une étiologie non glaucomateuse.
Âge inférieur à 50 ans
Céphalées et douleurs périorbitaires
Déficit du champ visuel touchant le méridien vertical
Baisse rapide de l’acuité visuelle
Pâleur disproportionnée par rapport à l’excavation papillaire
Baisse d’acuité visuelle et déficit du champ visuel asymétriques
Selon un rapport, 6,5 % des patients diagnostiqués avec un glaucome à pression normale présentaient une lésion intracrânienne compressive cliniquement significative 5).
QComment distinguer le glaucome de la neuropathie optique compressive ?
A
Le glaucome présente un scotome arqué suivant le trajet des fibres horizontales, tandis que la neuropathie optique compressive se caractérise par un déficit du champ visuel touchant le méridien vertical. Une pâleur disproportionnée par rapport à l’excavation papillaire, une baisse rapide de l’acuité visuelle et un début avant 50 ans suggèrent une lésion compressive. En cas de suspicion, une imagerie neuroradiologique est réalisée.
La plupart des lésions tumorales comprimant les voies visuelles nécessitent une intervention chirurgicale à la fois pour le diagnostic (confirmation pathologique) et le traitement (levée de l’effet de masse). Une collaboration pluridisciplinaire (ophtalmologie, neurochirurgie, oto-rhino-laryngologie, endocrinologie, etc.) adaptée à la cause est indispensable.
Adénome hypophysaire : la chirurgie est le traitement de première intention, sauf pour le prolactinome. Pour le prolactinome, le traitement médicamenteux (bromocriptine, cabergoline) est privilégié. Pour les autres tumeurs cérébrales, la radiothérapie peut être associée à la chirurgie.
Tumeur orbitaire : l’ablation chirurgicale complète est la règle pour les tumeurs bénignes. L’adénome pléomorphe de la glande lacrymale a un taux de récidive élevé après simple énucléation
Lymphome malin : radiosensible. Pour les formes localisées à l’orbite, irradier à environ 30 Gy ; pour les formes de malignité modérée à élevée, irradier à environ 40 Gy
Tumeur métastatique : l’hormonothérapie peut être efficace pour le cancer du sein et de la prostate. Une chimiothérapie systémique est également associée
Ophtalmopathie thyroïdienne : la corticothérapie par bolus ou demi-bolus est le traitement de première intention. Après 1 à 3 cures, passer à la voie orale. En cas de résistance aux stéroïdes, réaliser une décompression orbitaire. Avec un traitement approprié, environ 70 % ou plus des patients récupèrent la fonction visuelle
Mucocèle sinusienne : la décompression en urgence par chirurgie endoscopique des sinus est le traitement de première intention1)4). L’acuité visuelle initiale est un facteur pronostique important1)
Dysplasie fibreuse : en cas de compression du nerf optique symptomatique, une décompression chirurgicale doit être envisagée. L’indication opératoire pour les cas asymptomatiques est controversée5)
La levée de la compression du chiasma optique permet une amélioration de l’acuité visuelle et du champ visuel. Cependant, si une atrophie optique est déjà évidente, le pronostic visuel est défavorable. La mesure de l’épaisseur rétinienne par OCT est utile pour estimer le pronostic après traitement.
Dans la neuropathie optique compressive, un retard d’intervention de 7 à 10 jours ou plus augmente le risque de déficience visuelle irréversible 4).
QLa vision se rétablit-elle si la compression du nerf optique est levée ?
A
La levée de la compression peut améliorer l’acuité visuelle et le champ visuel. Cependant, la récupération est limitée si l’atrophie optique est avancée. Plus l’acuité visuelle initiale est bonne, meilleur est le pronostic.
Au niveau du chiasma optique, les fibres rétiniennes nasales croisent du côté opposé, tandis que les fibres rétiniennes temporales restent du même côté. Les fibres nasales traitent le champ visuel temporal, et les fibres temporales traitent le champ visuel nasal. Ainsi, la compression des fibres croisées provoque un déficit du champ visuel temporal, tandis que la compression des fibres non croisées provoque un déficit du champ visuel nasal.
Le genou de Wilbrand (structure où les fibres rétiniennes nasales inférieures controlatérales pénètrent légèrement dans le nerf optique ipsilatéral avant de se diriger vers le chiasma) a été proposé comme cause du scotome jonctionnel, mais son existence est débattue.
Correspondance des radiations optiques et du cortex
Les radiations optiques émergent du CGL dorsalement et se divisent en deux faisceaux.
Faisceau inférieur (anse de Meyer) : contourne le lobe temporal et transmet les informations du champ visuel supérieur. Une lésion temporale provoque une quadranopsie homonyme supérieure.
Faisceau supérieur (faisceau pariétal) : traverse la profondeur du lobe pariétal et transmet les informations du champ visuel inférieur. Une lésion du lobe pariétal provoque une hémianopsie inférieure homonyme.
L’extrémité du cortex occipital (zone correspondant à la macula) reçoit une double irrigation de l’artère cérébrale moyenne et de l’artère cérébrale postérieure, de sorte qu’une lésion d’un seul territoire vasculaire peut entraîner un épargnement maculaire.
Compression directe : la masse exerce une pression physique sur le canal optique, entraînant des lésions axonales.
Trouble vasculaire : interruption de l’apport sanguin au nerf optique due à la compression.
Propagation inflammatoire : le contenu infecté du kyste mucoïde se propage directement à la gaine du nerf optique.
L’effet de la tumeur sur le chiasma optique implique à la fois une compression directe et des troubles vasculaires inflammatoires.
Dans les lésions du lobe temporal causées par une compression, le défaut du champ visuel présente un motif isoptère aux bords plus doux par rapport aux lésions vasculaires.
Le flux sanguin du LGN est assuré par les artères choroïdiennes antérieure et postérieure. Selon le site de lésion de chaque petite artère, un déficit homonyme segmentaire du champ visuel se produit.
7. Recherches récentes et perspectives futures (rapports en phase de recherche)
Le téprotumumab (anticorps monoclonal inhibiteur du récepteur IGF-1) est le premier médicament approuvé pour l’ophtalmopathie thyroïdienne. Les patients atteints de neuropathie optique compressive (CON) ont été exclus des essais cliniques, mais son efficacité a été rapportée dans les cas de CON légère.
Chiou et al. (2021) ont rapporté que l’administration de téprotumumab à deux patients atteints de CON légère due à une ophtalmopathie thyroïdienne et résistante aux stéroïdes IV a entraîné une disparition complète des déficits du champ visuel chez les deux patients3). Chez le premier patient, la disparition a été confirmée après la troisième perfusion, et chez le second, après la deuxième perfusion.
Prise en charge de l’augmentation anévrismale après pose d’un flow-diverter
Tsuei et al. (2022) ont rapporté un cas d’anévrisme de l’artère carotide interne au niveau du processus clinoïde de 17 mm traité par pose d’un flow-diverter (Pipeline embolization device). Malgré une occlusion complète de l’anévrisme à l’angiographie, celui-ci a augmenté de volume, entraînant une neuropathie optique compressive8). Une décompression microchirurgicale du nerf optique associée à une coagulation et rétraction de l’anévrisme a amélioré le champ visuel.
Décompression endoscopique transnasale du canal optique (ETOND)
Zhou et al. (2024) ont réalisé une décompression endoscopique transnasale du canal optique (ETOND) chez 4 patients adolescents (âge moyen 12,75 ans, tous de sexe masculin) présentant une baisse d’acuité visuelle due à un pneumosinus dilatans du sphénoïde 10). Tous les cas étaient résistants à une corticothérapie par bolus, mais l’ETOND a permis une amélioration de l’acuité visuelle.
Limites du traitement de la neuropathie optique compressive due à une tumeur maligne
Kong et al. (2022) ont rapporté un cas de perte de perception lumineuse due à une infiltration bilatérale de l’apex orbitaire par un carcinome nasopharyngé 7). Malgré un traitement par stéroïdes, chimiothérapie et radiothérapie, l’œil droit n’avait aucune perception lumineuse et l’œil gauche ne percevait que les mouvements de la main. Le nerf optique est considéré comme ayant le taux de récupération le plus faible parmi les nerfs crâniens 7).
Haydar et al. (2024) ont rapporté le cas d’un homme de 22 ans originaire d’Afghanistan présentant une neuropathie optique compressive due à un kyste hydatique développé dans le muscle droit inférieur 9). Après exérèse complète et traitement prolongé par albendazole, l’acuité visuelle est passée de 20/200 à 20/20.
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