Le carcinome sébacé (sebaceous carcinoma, SGC) est une tumeur rare et très maligne qui prend naissance dans les glandes sébacées de la paupière — les glandes de Meibomius, les glandes de Zeis, les glandes sébacées de la caroncule lacrymale et les glandes sébacées de la peau des sourcils. C’est l’une des tumeurs malignes les plus importantes de la paupière, et la plupart proviennent des glandes de Meibomius. Comme la paupière supérieure compte environ 50 glandes de Meibomius et la paupière inférieure environ 25, elle survient plus souvent au niveau de la paupière supérieure.
La place de cette maladie diffère beaucoup entre l’Europe et l’Amérique du Nord d’une part, et l’Asie de l’Est d’autre part. Parmi toutes les tumeurs malignes de la paupière, le carcinome basocellulaire représente 80-95 % en Europe et en Amérique du Nord, tandis que le carcinome sébacé ne représente que 1-3 %1). En revanche, la proportion de carcinome sébacé est nettement plus élevée chez les populations asiatiques.
Les différences épidémiologiques entre l’Asie et l’Occident sont présentées ci-dessous.
Cependant, la proportion de carcinome sébacé chez les Asiatiques est élevée parce que la proportion de carcinome basocellulaire est relativement plus faible ; l’incidence du carcinome sébacé lui-même est plus élevée chez les Blancs (2.03 contre 1.07/million chez les Asiatiques et les insulaires du Pacifique)1). Chez les Asiatiques atteints d’une tumeur maligne de la paupière, la probabilité qu’il s’agisse d’un carcinome sébacé atteint 6.21 fois celle des non-Asiatiques (intervalle 3.8-10.1)1). Au Japon, il s’agit du deuxième cancer malin de la paupière le plus fréquent après le carcinome basocellulaire.
L’âge de survenue est surtout à partir de 50 ans, et l’âge moyen rapporté est de 57 à 72 ans, et de 58 ans chez les Indiens1). En plus de la paupière, 25 % des cas peuvent aussi survenir à la tête et au cou, dans d’autres zones cutanées et au niveau des organes génitaux.
syndrome de Muir-Torre : maladie héréditaire autosomique dominante associant des tumeurs sébacées et des cancers viscéraux (gastro-intestinaux, de l’endomètre, urinaires). Elle est liée à des mutations des gènes de réparation des mésappariements de l’ADN (MLH1, MSH2, MSH6), et un carcinome sébacé survient chez 24 % des patients atteints du syndrome de Muir-Torre. Le carcinome sébacé dans le syndrome de Muir-Torre est considéré comme moins invasif que dans les cas sporadiques.
QLorsqu’une masse de la paupière est diagnostiquée comme un carcinome sébacé, faut-il aussi suspecter d’autres cancers ?
A
Il faut envisager un syndrome de Muir-Torre. Le syndrome de Muir-Torre est une maladie héréditaire associant des tumeurs sébacées et des cancers viscéraux tels que le cancer colorectal, et si l’immunomarquage de MLH1, MSH2 ou MSH6 montre une perte d’expression, une orientation vers la gastroentérologie ou un service similaire est recommandée.
2. Principaux symptômes et constatations cliniques
Lésion nodulaire avec ulcération de la paupière inférieure
Alkatan HM, et al. Clinicopathological study of ophthalmic cutaneous and mucocutaneous non-langerhans cell histiocytic lesions. BMC Ophthalmol. 2024. Figure 3. PMCID: PMC10949701. License: CC BY.
A est une lésion nodulaire de xanthogranulome de l’adulte (AXG) avec ulcération centrale, observée sur la paupière inférieure droite d’un homme diagnostiqué cliniquement avec un carcinome sébacé. Elle correspond au nodule palpébral abordé dans la section “2. Principaux symptômes et constatations cliniques”.
Masse nodulaire jaunâtre : elle se caractérise par un aspect jaunâtre dû aux lipides contenus dans les cellules tumorales. Elle apparaît souvent au bord de la paupière supérieure et présente une surface irrégulière avec des vaisseaux tumoraux qui saignent facilement.
Observation après retournement de la paupière : il est important de retourner la paupière et d’examiner aussi le côté conjonctival.
Type diffus (7 %)
Infiltration intraépithéliale sans formation de masse : type qui s’étend en fine couche depuis l’orifice de la glande de Meibomius vers la peau du bord palpébral et la conjonctive palpébrale.
Perte des cils (madarose) : l’un des signes caractéristiques du type diffus. C’est celui dont le diagnostic est le plus souvent retardé.
La localisation du carcinome sébacé est la paupière supérieure dans 59 % des cas, la paupière inférieure dans 29 %, le canthus interne dans 3 % et le canthus externe dans 2 %1).
Extension pagétoïde : schéma caractéristique dans lequel les cellules tumorales prolifèrent et s’étendent en nappe dans l’épithélium de la conjonctive palpébrale et bulbaire, à distance de la lésion principale. Elle peut montrer des vaisseaux tumoraux en forme de feux d’artifice et une prolifération de cellules tumorales couvrant toute la conjonctive palpébrale, et peut former des lésions discontinues.
Syndrome du masque (great masquerader) : ressemble à un chalazion, à une blépharite chronique, à un carcinome basocellulaire, à un carcinome épidermoïde, à une kératoconjonctivite limbique supérieure et à une pemphigoïde cicatricielle oculaire. Les lésions nodulaires sont souvent prises à tort pour un chalazion, et après incision elles peuvent récidiver et grossir à plusieurs reprises. Des cas se présentant comme une cellulite orbitaire ont également été rapportés3).
QPourquoi le carcinome sébacé est-il appelé le grand imitateur ?
A
Parce qu’il ressemble à plusieurs maladies, comme le chalazion, la blépharite et le carcinome basocellulaire, ce qui rend le diagnostic clinique extrêmement difficile. On dit que le carcinome sébacé représente 0,5 % de toutes les tumeurs palpébrales, mais un seul cas sur 29 (dans une étude canadienne) a été correctement diagnostiqué cliniquement. Dans les chalazions récidivants incisés à répétition, il faut toujours penser à un carcinome sébacé.
Âge avancé : l’âge médian au diagnostic est de 57 à 72 ans. Le vieillissement est le principal facteur de risque.
Différence selon le sexe : le carcinome sébacé périorbitaire est un peu plus fréquent chez les femmes (rapport hommes:femmes 1:1,5)1).
Prédominance de la paupière supérieure : parce que les glandes de Meibomius y sont plus nombreuses (environ 50 dans la paupière supérieure contre environ 25 dans la paupière inférieure).
Antécédent de radiothérapie périoculaire : cela peut aussi être un facteur de risque, même chez les personnes jeunes.
Immunodépression : les états d’immunodépression, comme après une greffe d’organe solide ou un lymphome, peuvent aussi être associés.
Syndrome de Muir-Torre : mutations des gènes de réparation des mésappariements de l’ADN (MLH1, MSH2, MSH6).
Taille de la tumeur : au-delà de 15 mm, le risque de métastases vers les ganglions lymphatiques régionaux augmente.
QEst-il vrai que le carcinome sébacé est plus fréquent chez les Asiatiques ?
A
Chez les Asiatiques ayant une tumeur maligne de la paupière, la probabilité qu’il s’agisse d’un carcinome sébacé est 6,21 fois plus élevée que chez les non-Asiatiques1). Mais il s’agit d’une proportion relative ; l’incidence du carcinome sébacé lui-même (par population) est en réalité plus élevée chez les personnes blanches (2,03/million) que chez les Asiatiques/insulaires du Pacifique (1,07/million). Comme le carcinome basocellulaire est moins fréquent chez les Asiatiques, la proportion de carcinome sébacé paraît relativement plus élevée.
Le plus important est de garder un haut niveau de suspicion. Il faut suspecter activement un carcinome sébacé dans les cas suivants.
chalazion atypique ou récidivant (récidive répétée après incision)
blépharite chronique et blépharoconjonctivite persistante ne répondant pas au traitement
épaississement jaunâtre de la paupière ou masse jaune
lésions palpébrales avec chute des cils
Même s’il s’agit apparemment d’un chalazion, le matériel de curetage doit toujours être envoyé pour examen anatomopathologique. Dans certains cas, l’amélioration sous pommade ophtalmique antibiotique peut aider à distinguer une extension de type Paget d’une blépharite du bord palpébral.
Biopsie excisionnelle de la lésion primitive : réaliser une biopsie excisionnelle large, marquer les marges et l’envoyer en anatomopathologie.
Biopsie cartographique conjonctivale : pour déterminer l’étendue de la lésion, prélever plusieurs biopsies sur la conjonctive palpébrale et bulbaire des quatre quadrants des deux yeux. C’est indispensable pour définir l’étendue de l’extension de type Paget.
Cas bien différenciés : architecture lobulaire, avec vacuolisation cytoplasmique centrale.
Mélange de cellules sébacées et de cellules basaloïdes indifférenciées : pléomorphisme nucléaire, activité mitotique élevée.
Anciennes colorations des lipides (Oil Red O, Sudan IV) : nécessitent du tissu frais congelé et ont une utilité limitée. Elles sont désormais remplacées par l’immunohistochimie.
Les marqueurs immunohistochimiques standards actuels sont présentés ci-dessous.
Marqueur
Caractéristiques
Adipophiline
Protéine associée aux gouttelettes lipidiques intracellulaires. Sensible et pratique pour la différenciation sébacée3)
Différenciation avec le carcinome sébacé : la coloration PAS (acide périodique de Schiff) montre une positivité du glycogène (le carcinome sébacé contient des lipides et est négatif à la coloration PAS)
QDans quels cas faut-il suspecter un syndrome de Muir-Torre ?
A
Le syndrome de Muir-Torre doit être suspecté en cas de tumeurs sébacées (comme un carcinome sébacé ou un adénome sébacé) associées à une tumeur maligne viscérale, en particulier un cancer colorectal. Si une perte d’expression est confirmée sur la pièce anatomopathologique par immunomarquage de MLH1, MSH2 et MSH6, une orientation pour bilan complémentaire vers la gastroentérologie et la gynécologie, entre autres, est recommandée.
Réséquer en laissant une marge de sécurité d’au moins 3 mm.
Il est souhaitable d’évaluer les marges peropératoires par coupes congelées.
Si le défaut du tarse est d’un tiers ou moins, la reconstruction peut se faire par fermeture simple ou par lambeau local.
Il existe aussi une méthode de reconstruction séparée de la lame antérieure (peau et muscle orbiculaire de l’œil) et de la lame postérieure (tarse et conjonctive).
Pour la reconstruction de la lame postérieure, on utilise des tissus autologues comme un greffon de palais dur avec muqueuse, du cartilage septal, du cartilage auriculaire + muqueuse labiale.
Chirurgie micrographique de Mohs ou évaluation complète circonférentielle des marges périphériques et profondes (CCPDMA) : traitement de première intention en Europe et aux États-Unis. Cette méthode évalue tout le tissu en coupes horizontales pendant l’exérèse, en vérifiant la présence de cellules tumorales aux marges.
Protocole de traitement en Inde (référence) : pour les tumeurs T1 à T3, exérèse large avec marge de 4 mm + contrôle par coupes congelées -> reconstruction de la paupière. Pour les tumeurs T4, envisager une chimiothérapie préopératoire (5-fluorouracile + cisplatine/carboplatine toutes les 3 semaines) ou une exentération orbitaire2).
Traitement supplémentaire dans les situations particulières
Elle est réalisée en cas d’envahissement orbitaire, de lésions volumineuses et profondément infiltrantes, ainsi que dans les cas d’extension étendue à la conjonctive bulbaire. Les taux de réalisation selon le stade AJCC rapportés étaient : T1 3 %, T2 3 %, T3 8 % et T4 63 %2).
Une radiothérapie externe de l’orbite est réalisée pour une tumeur microscopique résiduelle après exentération orbitaire2).
La radiothérapie (55–66 Gy) est considérée comme efficace pour le contrôle local, mais la dose optimale n’a pas été établie.
Dans Hata (2012), 13 cas ont présenté un taux de 100 % de survie locale sans récidive à 5 ans4).
En cas de métastases ganglionnaires régionales, une dissection cervicale + une chimiothérapie postopératoire + une radiothérapie sont réalisées2).
QQuelle marge de sécurité est nécessaire pour la chirurgie du carcinome sébacé ?
A
Au Japon, l’exérèse avec une marge de sécurité d’au moins 3 mm est la norme. Dans les pays occidentaux, la chirurgie micrographique de Mohs ou l’évaluation complète des marges périphériques et profondes est le premier choix, et le tissu est retiré tout en évaluant toutes les marges. Pour les tumeurs T4 et les cas avec envahissement orbitaire, l’exentération orbitaire est envisagée.
6. Physiopathologie et mécanisme détaillé de développement
Le carcinome sébacé est une tumeur maligne issue de l’épithélium glandulaire des glandes sébacées. Les sites d’origine rapportés sont les glandes de Meibomius dans 92 % des cas, les glandes de Zeis dans 6 % des cas et la caroncule lacrymale dans 2 % des cas2).
Sur le plan histologique, on observe un mélange de cellules sébacées (cellules à cytoplasme vacuolisé riche en lipides) et de cellules basaloïdes indifférenciées, avec un degré de différenciation allant de bien différencié à peu différencié. Les lipides contenus dans les cellules tumorales donnent à la lésion un aspect jaunâtre à l’examen macroscopique.
Mécanisme de propagation pagétoïde : mode de diffusion dans lequel des cellules malignes migrent individuellement et prolifèrent dans un épithélium éloigné de la tumeur principale — conjonctive palpébrale, conjonctive bulbaire et peau. Cela forme des lésions en saut, et des cellules tumorales peuvent être présentes dans des zones qui semblent indemnes à l’examen macroscopique. C’est pourquoi l’évaluation de l’étendue par biopsie de cartographie conjonctivale est essentielle au traitement.
Mécanisme moléculaire du syndrome de Muir-Torre : maladie héréditaire autosomique dominante causée par des mutations des gènes de réparation des mésappariements de l’ADN (MLH1, MSH2, MSH6, PMS2). Ces mutations abolissent la capacité de réparer les erreurs de réplication de l’ADN, et des tumeurs sébacées apparaissent à mesure que des mutations des gènes suppresseurs de tumeurs s’accumulent.
7. Recherches les plus récentes et perspectives d’avenir (rapports au stade de la recherche)
Morawala (2023) a examiné la classification T de la 8e édition de l’AJCC chez 119 cas de carcinome sébacé et a montré que la classification T est utile pour prédire le pronostic2). Pour les tumeurs T4, le rapport de risque était de 2,38 pour les métastases ganglionnaires, 4,30 pour les métastases à distance et 6,62 pour le décès lié aux métastases. En outre, dans la 8e édition, la définition de T1 est passée de 5 mm ou moins dans la 7e édition à 10 mm ou moins, confirmant qu’il y a une sous-stadification.
Li & Finger (2021) ont rapporté que, pour un carcinome sébacé orbitaire T2bN0M0, une dose totale de 56 Gy a été délivrée après résection + cryothérapie + greffe de membrane amniotique ultra-épaisse, à l’aide d’une curiethérapie à haut débit de dose (2 000 cGy/5 fractions) associée à une radiothérapie externe par faisceau d’électrons (36 Gy/20 fractions)5). Un an plus tard, l’acuité visuelle était de 20/20, sans rétinopathie radique ni neuropathie optique. En revanche, une métastase ganglionnaire cervicale est survenue.
Radiothérapie avec gaze imprégnée de peroxyde d’hydrogène
Adachi (2022) a réalisé une radiothérapie par faisceau d’électrons de 60 Gy/30 fr associée à une gaze imprégnée de peroxyde d’hydrogène chez un patient de 97 ans atteint d’un carcinome sébacé préauriculaire non résécable4). Huit mois plus tard, une réponse complète macroscopique a été obtenue. Le seul effet indésirable était une dermatite radique de grade 2. Un effet radiosensibilisant du peroxyde d’hydrogène a été suggéré, mais il s’agit d’un rapport portant sur peu de cas et nécessitant d’autres validations.
Kaliki S, Bothra N, Bejjanki KM, Nayak A, Ramappa G, Mohamed A, et al. Malignant Eyelid Tumors in India: A Study of 536 Asian Indian Patients. Ocular oncology and pathology. 2019;5(3):210-219. doi:10.1159/000491549. PMID:31049330; PMCID:PMC6489076.
Morawala A, Mohamed A, Krishnamurthy A, Jajapuram SD, Kaliki S. Sebaceous gland carcinoma: analysis based on the 8(th) edition of American Joint Cancer Committee classification. Eye (Lond). 2023;37(4):714-719. doi:10.1038/s41433-022-02025-2. PMID:35347292; PMCID:PMC9998849.
Ramachandran V, Tumyan G, Loya A, Treat K, Vrcek I. Sebaceous Carcinoma Masquerading As Orbital Cellulitis. Cureus. 2022;14(2):e22288. doi:10.7759/cureus.22288. PMID:35350510; PMCID:PMC8933264.
Adachi A, Oike T, Tamura M, Ota N, Ohno T. Radiotherapy With Hydrogen Peroxide-Soaked Gauze for Preauricular Sebaceous Carcinoma. Cureus. 2022;14(7):e27464. doi:10.7759/cureus.27464. PMID:35923494; PMCID:PMC9339371.
Li F, Stewart RD, Finger PT. Interstitial Brachytherapy for Orbital Sebaceous Carcinoma. Ophthalmic plastic and reconstructive surgery. 2021;37(6):e215-e217. doi:10.1097/IOP.0000000000002031. PMID:34314398; PMCID:PMC8565506.
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