La panophtalmie est une infection purulente rapidement progressive qui se propage à toutes les structures de l’œil (choroïde, rétine, vitré, humeur aqueuse, cornée, sclère) ainsi qu’aux tissus périorbitaires. Étymologiquement, le terme vient du latin « pan- » (tout), « ophthalmo- » (œil) et « -itis » (inflammation). En termes simples, il s’agit d’une endophtalmie accompagnée d’une cellulite orbitaire.
Les voies d’infection sont divisées en exogènes et endogènes.
Exogène : causé par un traumatisme oculaire pénétrant, une infection postopératoire après une chirurgie de la cataracte ou une vitrectomie, une infection liée à une bulle de filtration, une injection intravitréenne, ou une propagation à partir d’un ulcère cornéen. Lorsqu’elle est due à une vitrectomie ou à une injection intravitréenne, l’apparition est rapide et peut facilement évoluer vers une panophtalmie.
Endogène : survient lorsque des bactéries provenant d’un foyer infectieux d’un autre organe sont disséminées dans l’œil par voie hématogène. L’abcès hépatique est le foyer primaire le plus fréquent, suivi par les infections urinaires, les abcès pulmonaires, les endocardites et les méningites. Les cas endogènes ne représentent que 2 à 8 % de l’ensemble des endophtalmies.
Selon un rapport de 2018, les causes des cas d’endophtalmie ayant évolué en panophtalmie étaient les traumatismes oculaires dans 39,9 % des cas (les plus fréquents), la kératite microbienne dans 27,7 %, les causes endogènes dans 21,2 % et la chirurgie de la cataracte dans 9,1 %. Aucune prédisposition liée à la race ou au sexe n’a été rapportée. Plus de 80 % des cas sont unilatéraux, mais dans les cas endogènes, l’œil droit est environ deux fois plus souvent touché que l’œil gauche7). Cela serait dû au flux sanguin plus direct de l’artère carotide droite vers l’œil droit7).
Un retard de traitement peut entraîner une phtise bulbaire, une perte de vision permanente, ainsi que des issues catastrophiques telles qu’une thrombose du sinus caverneux, une méningite, une encéphalite, une septicémie ou le décès.
QQuelle est la différence entre la panophtalmie et l'endophtalmie ?
A
L’endophtalmie est une inflammation intraoculaire touchant principalement le vitré et l’humeur aqueuse. La panophtalmie désigne un état où l’inflammation s’étend en plus à la sclère et aux tissus périorbitaires. Elle se distingue de l’endophtalmie par la présence d’un œdème palpébral, d’une exophtalmie, d’une limitation des mouvements oculaires et d’un tableau clinique de cellulite orbitaire.
La panophtalmie progresse rapidement et se manifeste par les symptômes suivants.
Douleur oculaire intense : symptôme le plus marqué, aggravé par les mouvements oculaires.
Baisse rapide de l’acuité visuelle : dans de nombreux cas, elle tombe en dessous de la perception lumineuse. La perte de la perception lumineuse peut survenir en quelques heures à quelques jours après le début7).
Œdème et rougeur palpébraux : peuvent être si sévères que le patient ne peut ouvrir l’œil seul.
Fièvre et frissons : dans les cas endogènes, la fièvre et la leucocytose précèdent les symptômes systémiques de septicémie.
Signes cliniques (observés par le médecin lors de l’examen)
Hyperémie conjonctivale et chémosis : on observe une forte hyperémie ciliaire et un œdème important.
Les signes généraux comprennent de la fièvre, une leucocytose et une élévation de la CRP. On note également une augmentation de la procalcitonine, un marqueur sérique des infections bactériennes sévères. Dans les cas avancés, des perforations de la cornée ou de la sclère peuvent survenir.
QComment distinguer la cellulite orbitaire de la panophtalmie ?
A
Les deux présentent des signes orbitaires similaires, mais la panophtalmie se différencie par la présence de signes d’inflammation intraoculaire tels qu’un hypopyon et une opacité vitréenne marquée. Si l’imagerie par tomodensitométrie (TDM) ou imagerie par résonance magnétique (IRM) montre un épaississement scléral, une déformation du globe ou une formation d’abcès intraoculaire, cela suggère une panophtalmie6).
Les micro-organismes responsables de la panophtalmie sont variés.
Bactéries :
Staphylococcus aureus (y compris le SARM) : fréquent en milieu hospitalier et après une chirurgie. Des cas de panophtalmie après une bactériémie à SARM due à une infection de cathéter de dialyse ont été rapportés1).
Bacillus cereus : largement présent dans le sol et l’environnement, fréquent chez les toxicomanes intraveineux. Il possède un fort pouvoir destructeur tissulaire dû à la production de lécithinase.
Klebsiella pneumoniae : agent pathogène le plus important de l’endophtalmie endogène dans le contexte d’un abcès hépatique. On estime que 3 à 8 % des abcès hépatiques se compliquent d’endophtalmie.
Escherichia coli : cause d’endophtalmie endogène chez les patients diabétiques5). Des souches productrices de BLSE ont également été rapportées.
Pseudomonas aeruginosa : les souches résistantes aux antibiotiques posent un problème grave. Des cas d’infection par des larmes artificielles contaminées ont été rapportés2).
Clostridium spp. : une forte association entre l’endophtalmie à C. septicum et le cancer du côlon a été rapportée4). Elle se caractérise par une nécrose tissulaire rapide avec production de gaz.
Champignons :
Aspergillus et Rhizopus : ils surviennent chez les immunodéprimés ou après un traumatisme. Une infection fongique est possible même en cas de culture négative3).
Candida : survient fréquemment chez les utilisateurs de cathéters IVH ou de cathéters à demeure. Une endophtalmie se développe chez 15 à 30 % des patients atteints de candidémie.
Autres :
Treponema pallidum : la panophtalmie est un symptôme rare, mais des cas de panophtalmie avec hypopyon ont été rapportés chez des patients co-infectés par le VIH9).
Diabète : la maladie sous-jacente la plus fréquente 5)7). La fragilisation de la barrière hémato-rétinienne favorise l’infection 7).
Immunodéficience ou immunosuppression : transplantation d’organe, VIH/SIDA, tumeur maligne, chimiothérapie en cours
Cathéter à demeure ou voie veineuse : la bactériémie provenant d’un cathéter tunnelisé de dialyse est une source importante d’infection 1).
Usage de drogues intraveineuses (UDIV)
Traumatisme oculaire pénétrant et chirurgie intraoculaire
Endocardite et bactériémie
Antécédents de procédures invasives telles que soins dentaires ou chirurgie intestinale : un cas de panophtalmie secondaire à une sinusite maxillaire d’origine dentaire via une déhiscence du plancher orbitaire a été rapporté8).
QPourquoi le diabète augmente-t-il le risque de panophtalmie ?
A
Dans le diabète, la perméabilité de la barrière hémato-rétinienne est augmentée, créant un environnement favorable à l’atteinte intraoculaire des bactéries par voie hématogène 7). De plus, la diminution de la fonction immunitaire affaiblit la capacité de défense contre les infections, de sorte qu’une fois l’infection établie, elle peut progresser rapidement.
Le diagnostic de la panophtalmie repose principalement sur les signes cliniques. Une anamnèse détaillée (antécédents de chirurgie oculaire, traumatismes, infections systémiques, consommation de drogues, voyages) est importante.
Échographie en mode B : évaluation des opacités vitréennes (augmentation de l’échogénicité), du décollement de rétine exsudatif, de l’épaississement choroïdien, de l’épaississement scléral (signe du T), et de l’épanchement sous-ténonien 6). Particulièrement utile lorsque le fond d’œil n’est pas visible en raison d’une opacité cornéenne.
Scanner : évaluation de la déformation du globe, des irrégularités sclérales, du gonflement des tissus mous orbitaires, et de l’œdème pré- et post-septal 1). Également utilisé pour exclure une thrombose du sinus caverneux.
IRM : excellente résolution des tissus mous, permettant d’évaluer en détail l’épaississement inflammatoire de la sclère, les modifications inflammatoires de la graisse orbitaire, et l’extension au nerf optique ou au sinus caverneux6). L’imagerie de diffusion (DWI) est utile pour identifier les abcès et évaluer la réponse au traitement6).
L’électrorétinogramme (ERG) est utilisé pour évaluer la fonction rétinienne.
En cas de suspicion d’origine endogène, une hémoculture, une uroculture, une échocardiographie transœsophagienne, un scanner corporel total ou un TEP-scan sont réalisés pour identifier le foyer infectieux7).
La mesure du β-D-glucane est utile pour la recherche d’une infection fongique invasive7).
Il est important de différencier la cellulite orbitaire et la sclérite. Un glaucome aigu par fermeture de l’angle peut également être diagnostiqué par erreur5). En cas d’aggravation sous corticothérapie, une infection fongique doit être suspectée3).
En l’absence d’identification de l’agent pathogène, un antibiotique à large spectre est débuté de manière empirique.
Injection intravitréenne : vancomycine 1,0 mg/0,1 mL + ceftazidime 2,0 mg/0,1 mL (hors AMM). Couvre à la fois les bactéries Gram positif et Gram négatif1).
Administration systémique : administration intraveineuse d’antibiotiques à large spectre tels que les céphalosporines de 4e génération (cefozopran). Les carbapénèmes (tiénam 0,5 à 1,0 g par dose, 2 fois par jour) sont également utilisés.
Instillations fréquentes : collyre à la vancomycine (10 mg/mL), collyre à la ceftazidime (20 mg/mL) et collyre aux aminosides administrés toutes les heures.
Dès que l’agent pathogène est identifié, le médicament est choisi en fonction des tests de sensibilité. La durée du traitement est d’environ 3 semaines pour une bactériémie sans complication et de 6 à 8 semaines en cas d’infection métastatique1).
Vitrectomie : réalisée en cas de mauvaise réponse au traitement médicamenteux. Elle comprend une vitrectomie et une perfusion intravitréenne d’antibiotiques (vancomycine 20 μg/mL, ceftazidime 40 μg/mL). Un lavage du sac capsulaire et une capsulotomie postérieure sont associés, et une explantation de l’implantaire est effectuée si nécessaire. Cependant, dans la panophtalmie, l’infection n’étant pas limitée au vitré, l’efficacité thérapeutique de la vitrectomie est limitée7).
Éviscération : indiquée en cas d’absence de réponse aux antibiotiques et d’échec du contrôle de l’infection, ou en cas de perte de perception lumineuse5). En présence d’amincissement ou de nécrose sclérale, l’insertion d’un implant en un temps présente un risque élevé d’expulsion5).
Énucléation : méthode la plus fiable pour éliminer la source infectieuse7). Elle est réalisée en cas de cellulite orbitaire persistante ou d’abcès orbitaire associé.
QPeut-on conserver l'œil en cas de panophtalmie ?
A
Des rapports indiquent que l’association de multiples injections intravitréennes et périoculaires d’antibiotiques et de dexaméthasone a permis de conserver l’œil même dans des cas de perte de perception lumineuse et d’abcès scléral5). Cependant, la plupart des cas aboutissent finalement à une énucléation ou une éviscération, il est donc important de mettre en place précocement une collaboration pluridisciplinaire et un traitement agressif.
6. Physiopathologie et mécanisme détaillé de la maladie
La principale voie de l’endophtalmie endogène est que les micro-organismes libérés d’un foyer infectieux dans le corps atteignent l’intérieur de l’œil par voie hématogène via les artères ciliaires courtes postérieures. Il existe environ 20 artères ciliaires courtes postérieures, qui pénètrent dans l’œil près de l’entrée du nerf optique et irriguent la choroïde (jusqu’à l’équateur), les procès ciliaires et le cercle de Zinn-Haller.
Lorsque la barrière hémato-oculaire est initialement rompue, un foyer infectieux se forme dans la choroïde. Ensuite, la lésion choroïdienne progresse vers une lésion rétinienne, puis une opacité du vitré, et finalement l’inflammation s’étend à la chambre antérieure, à la sclère et à la région périorbitaire, conduisant à une panophtalmie. L’endophtalmie bactérienne s’aggrave rapidement en quelques heures, il est donc rare d’en capturer les premiers stades.
Les micro-organismes pénètrent dans l’œil par une rupture physique de la barrière hémato-oculaire, telle qu’une incision chirurgicale, une plaie perforante ou un implant. Les toxines microbiennes propagent la réaction inflammatoire du vitré à toutes les couches du globe oculaire, conduisant à une panophtalmie. Bacillus cereus et les espèces de Clostridium produisent de puissantes exotoxines (lécithinases) pouvant entraîner une nécrose tissulaire rapide dans les 48 heures suivant l’inoculation.
Clostridium septicum est une bactérie anaérobie à Gram positif qui se développe dans un environnement à faible potentiel d’oxydoréduction4). Cette condition ne se produit pas dans un intestin sain, mais en présence d’un cancer du côlon, le tissu nécrotique de la tumeur fournit un environnement favorable à sa croissance. Par conséquent, l’infection à C. septicum est un signe important nécessitant la recherche d’une tumeur maligne gastro-intestinale4).
Le diabète est la maladie sous-jacente la plus importante de l’endophtalmie et de la panophtalmie endogènes. Des études animales ont montré que l’environnement diabétique augmente la perméabilité de la barrière hémato-rétinienne, favorisant ainsi le développement de l’endophtalmie endogène7). L’hyperglycémie réduit la fonction des neutrophiles, entraînant un retard dans le contrôle de l’infection. Dans les cas rapportés, l’HbA1c est souvent très mal contrôlée, variant de 8,8 à 13,8 %1)3)5).
La panophtalmie causée par des bacilles à Gram négatif multirésistants ou extrêmement résistants (XDR) constitue un problème grave avec des options thérapeutiques limitées.
Wang et al. (2023) ont rapporté un cas de panophtalmie à Pseudomonas aeruginosa XDR due à des larmes artificielles contaminées. Cette souche, porteuse des gènes VIM-80 et GES-9, était résistante à presque tous les antibiotiques sauf la pipéracilline-tazobactam. Le céfidérocol, une nouvelle céphalosporine sidérophore (1,5 g toutes les 8 heures pendant 14 jours), a été utilisé et a permis une amélioration de la cellulite orbitaire2).
Le céfidérocol utilise le fer pour pénétrer activement dans la bactérie comme un « cheval de Troie », contournant ainsi les résistances dues aux pompes d’efflux ou aux mutations des canaux porines. Actuellement approuvé par la FDA uniquement pour les infections urinaires compliquées, les données sur sa pénétration intravitréenne sont limitées, et des recherches supplémentaires sont nécessaires2).
Stratégies thérapeutiques visant à préserver l’œil
Chen et al. ont rapporté un cas de panophtalmie endogène bactérienne avec perte de perception lumineuse et abcès scléral, où l’énucléation et l’éviscération ont été évitées grâce à des injections intravitréennes et périoculaires répétées d’antibiotiques associées à la dexaméthasone5).
Cette méthode n’a pas encore été validée par des essais cliniques à grande échelle et n’est pas applicable à tous les cas, mais elle suggère la possibilité de préserver l’œil par une administration agressive de médicaments.
Azzopardi et al. (2022) ont rapporté un cas de panophtalmie endogène aseptique sur fond de diabète. Les hémocultures, la culture du vitré et la PCR étaient toutes négatives, mais une inflammation et une glycémie anormales marquées ont été observées avec une CRP à 181 mg/L et une HbA1c à 138 mmol/mol. La TEP-TDM n’a identifié ni tumeur maligne ni foyer infectieux7).
Même en cas de panophtalmie à culture négative, il est difficile d’exclure complètement une infection, et la poursuite d’un traitement antibiotique agressif est recommandée7).
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