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Neuro-ophtalmologie

Neuro-ophtalmologie de l'aphasie bilingue

L’aphasie bilingue (Bilingual/Multilingual Aphasia ; BWA) est la perte de la compréhension et de l’expression du langage survenant après une lésion cérébrale chez un individu bilingue ou multilingue. Les troubles surviennent dans deux langues ou plus, mais leur degré peut varier selon la langue.

Épidémiologie :

  • L’incidence annuelle de l’aphasie est d’environ 300 000 cas aux États-Unis, avec une prévalence cumulée de plus d’un million de personnes1)
  • La prévalence de l’aphasie après un premier accident vasculaire cérébral ischémique est estimée à 43 cas pour 100 000 personnes1)
  • L’aphasie bilingue est estimée à environ 45 000 nouveaux cas par an (estimation de Paradis et al.)1)
  • Plus de la moitié de la population mondiale parle deux langues ou plus1)
  • Avec la mondialisation et l’augmentation du nombre de locuteurs multilingues, une augmentation du nombre de cas est attendue à l’avenir.

Contexte historique : La recherche sur l’aphasie était principalement monolingue, mais ces dernières années, les études sur l’aphasie bilingue ont progressé rapidement1).

Q À quelle fréquence l'aphasie bilingue survient-elle ?
A

Aux États-Unis, environ 300 000 cas d’aphasie surviennent chaque année, dont environ 45 000 cas d’aphasie bilingue. On sait également qu’environ un tiers des patients victimes d’un AVC développent une aphasie.

Dans l’aphasie bilingue, les troubles du langage sont prédominants, mais selon la localisation de la lésion cérébrale, des troubles du champ visuel peuvent être associés.

  • Troubles du langage : difficulté à trouver les mots, interruptions dans le discours, diminution de la compréhension, etc. Le degré de trouble peut différer entre la première langue (L1) et la seconde langue (L2).
  • Difficulté de choix de langue : il peut devenir difficile de passer d’une langue à l’autre.
  • Déficit du champ visuel : lorsque le lobe occipital est atteint par une ischémie de l’artère cérébrale postérieure, le patient peut ressentir une perte partielle du champ visuel.
  • Alexie : en cas de lésion du lobe occipital gauche et du splénium du corps calleux, un déficit du champ visuel et une alexie peuvent coexister.

Signes cliniques (constatés par le médecin lors de l’examen)

Section intitulée « Signes cliniques (constatés par le médecin lors de l’examen) »

Le motif du déficit visuel varie selon la localisation de la lésion cérébrale.

Lésion du lobe occipital

Hémianopsie homonyme : la lésion responsable la plus fréquente de l’hémianopsie homonyme. L’ischémie de l’artère cérébrale postérieure en est la cause principale.

Épargne maculaire : la macula peut être épargnée par le déficit.

Scotome homonyme : un scotome apparaît dans une partie seulement du champ visuel.

Alexie : due à une lésion du lobe occipital gauche et du splénium du corps calleux. La capacité d’écrire est préservée.

Lésion du lobe temporal et pariétal

Déficit du champ visuel supérieur : dans les lésions du lobe temporal, le déficit du champ visuel prédomine dans la partie supérieure, reflétant une atteinte de l’anse de Meyer.

Déficit du champ visuel inférieur : une lésion du lobe pariétal provoque une hémianopsie homonyme prédominant dans le champ inférieur.

Troubles visuels de haut niveau : agnosie visuelle, négligence spatiale unilatérale, syndrome de Balint, etc.

Hémiplégie associée : Dans les infarctus du territoire de l’artère cérébrale moyenne, une hémiplégie du même côté que l’hémianopsie est fréquente.

De plus, l’examen à la lampe à fente ne montre généralement aucune anomalie. Une lésion de l’hémisphère cérébral dominant (souvent l’hémisphère gauche) peut entraîner des troubles du langage. Un examen ophtalmologique de l’acuité visuelle, du champ visuel et du réflexe pupillaire est nécessaire.

Q Pourquoi l'aphasie bilingue provoque-t-elle des troubles du champ visuel ?
A

Le lobe occipital sert de point de départ visuel pour les voies du langage, et une lésion cérébrale s’étendant au lobe occipital entraîne un déficit du champ visuel. L’hémianopsie homonyme due à une ischémie de l’artère cérébrale postérieure est typique, et une lésion du lobe occipital gauche peut s’accompagner d’alexie en plus de l’hémianopsie homonyme.

La principale cause de l’aphasie bilingue est l’infarctus cérébral, et environ un tiers des patients victimes d’un AVC développent une aphasie1). D’autres causes incluent les traumatismes, les crises d’épilepsie et les métabolites toxiques.

Les principaux types d’infarctus cérébral sont les suivants.

Type de maladieCaractéristiquesPrincipaux facteurs de risque
Infarctus athérothrombotiqueSurvient chez les personnes d’âge moyen à avancé, progression lenteHypertension, diabète, dyslipidémie
Embolie cérébrale d’origine cardiaqueApparition soudaine, large zone d’infarctusFibrillation auriculaire, valvulopathie
Infarctus lacunairePetit infarctus des artères perforantes de moins de 15 mmHypertension artérielle (fréquente chez les personnes âgées)

Principaux facteurs de risque :

  • Âge : l’aphasie post-AVC augmente avec l’âge1)
  • Hypertension, diabète, dyslipidémie : facteurs de risque des maladies cérébrovasculaires en général
  • Tabagisme : augmente le risque d’accident vasculaire cérébral
  • AIT lié à une occlusion de l’artère carotide interne : un accident ischémique transitoire peut provoquer une dysarthrie ou une aphasie (côté gauche)

L’évaluation de l’aphasie bilingue nécessite un examen complet couvrant toutes les langues parlées par le patient.

Comparaison des principaux outils d’évaluation.

Outil d’évaluationPopulation cible et caractéristiquesStructure
BAT (Bilingual Aphasia Test)Évaluation parallèle des antécédents multilingues et des compétences dans chaque langueComposé de trois parties : A (50 items), B (472 items) et C (58 items)
CAT (Comprehensive Aphasia Test)Évaluation multidimensionnelle du langage, de la cognition et de la qualité de vieFournit un score global de sévérité de l’aphasie
WAB·BNTVersions multilingues disponiblesTraduction directe de l’anglais, reflète difficilement les différences culturelles et linguistiques

Phase temporelle de l’évaluation (document C) :

  • Phase aiguë : 4 semaines après le début
  • Phase lésionnelle : quelques semaines à 5 mois maximum
  • Phase chronique/tardive : quelques mois après le début à vie
  • IRM (réalisée chez tous les patients) : évaluer la localisation et l’étendue des lésions cérébrales
  • IRM de diffusion (DWI) : permet de détecter l’infarctus cérébral 1 à 3 heures après le début, la plus utile pour le diagnostic hyperaigu
  • Scanner CT : réalisé en cas de suspicion d’infarctus hémorragique
  • ARM, angio-scanner, angiographie cérébrale : utilisés pour identifier le vaisseau responsable
  • EEG : réalisé chez certains patients aphasiques en raison de possibles crises épileptiques latentes

Réalisation d’un examen de l’acuité visuelle, du champ visuel, du réflexe pupillaire et à la lampe à fente.

  • Alexie sans agraphie : la capacité d’écrire est préservée mais la lecture est impossible. Causée par une lésion occipitale gauche s’étendant au splénium du corps calleux
  • Mutisme pur : les capacités de compréhension et de production sont préservées, seule l’expression orale est altérée
  • Surdité verbale pure : la compréhension du langage parlé est impossible, mais le langage écrit est compris
  • Mutisme akinétique : causé par une lésion de la région frontale médiane

Le traitement de l’aphasie bilingue repose sur une approche multidisciplinaire, avec la thérapie du langage comme pilier central 1).

Analyse des caractéristiques sémantiques (SFA)

Cible : trouble de l’évocation lexicale.

Méthode : générer et examiner systématiquement les caractéristiques sémantiques du mot cible, telles que la catégorie, l’usage et les propriétés physiques.

Preuves : une méta-analyse chez des patients bilingues a montré un effet modéré sur les mots entraînés (L1 : TE=8,36).

Renforcement du réseau verbal (VNeST)

Cible : trouble de l’évocation des verbes.

Méthode : générer et discuter systématiquement les rôles thématiques (agent-patient) du verbe.

Caractéristique : renforcer l’ensemble du réseau sémantique du verbe.

Analyse des composants phonologiques (PCA)

Cible : trouble du réseau phonologique.

Méthode : Renforcer le réseau basé sur les caractéristiques phonologiques des mots.

Rapport : Après 15 heures de traitement, les patients bilingues ont montré de meilleures performances que les patients monolingues.

Thérapie interlinguistique (Cross-Linguistic Therapy ; CLT)

Section intitulée « Thérapie interlinguistique (Cross-Linguistic Therapy ; CLT) »

Cette méthode est utile lorsque les ressources de rééducation multilingue sont insuffisantes. Elle exploite la généralisation interlinguistique (Cross-Linguistic Generalization ; CLG), où les effets thérapeutiques dans une langue se propagent à une autre langue1).

  • Taille d’effet de la CLG : Effet global g=0,14 dans la méta-analyse (limité par rapport à g=0,36 intralinguistique)1)
  • Meilleur prédicteur : Âge d’acquisition (Age of Acquisition ; AoA). Traitement dans une langue acquise à l’âge adulte : g=0,43 ; traitement en L1 : g=0,321)
  • Effet interlinguistique des mots entraînés : g=0,57 (mots non entraînés g=0,35) 1)

Le mélange des langues est reconnu comme une stratégie adaptative plutôt que pathologique, et les réponses sont évaluées indépendamment de la langue. Un taux de réponses correctes de 84,9 % a été rapporté avec le choix spontané de la langue, surpassant les conditions monolingues (néerlandais 79,7 %, anglais 73,1 %) 1).

Elle est considérée comme efficace pour les patients présentant des déficits du champ visuel.

Q Si l’on traite une seule langue, l’autre langue se rétablit-elle aussi ?
A

On peut s’attendre à un « transfert interlinguistique », où l’effet thérapeutique dans une langue se répercute sur une autre langue. Cependant, dans les méta-analyses, la taille de l’effet est limitée à g=0,14, contre g=0,36 pour une même langue. L’âge d’acquisition (AoA) est le facteur prédictif le plus important, et les traitements dans une langue acquise à l’âge adulte ont tendance à avoir une taille d’effet plus élevée.

6. Physiopathologie et mécanismes détaillés de la maladie

Section intitulée « 6. Physiopathologie et mécanismes détaillés de la maladie »

Théorie de la représentation du langage dans le cerveau

Section intitulée « Théorie de la représentation du langage dans le cerveau »

La théorie actuellement dominante concernant l’organisation linguistique dans le cerveau bilingue est la « théorie amalgamée ». Après les premières théories de « localisation séparée » et de « représentation linguistique commune », on comprend maintenant que le langage est représenté à la fois dans des zones spécifiques et communes 1).

  • La plupart des bilingues possèdent des zones linguistiques uniques que les monolingues n’ont pas
  • Moins de 5 % des bilingues traitent le langage uniquement avec des zones communes

Zone d'expression antérieure

Localisation : zones motrices du lobe frontal (aire de Broca).

Caractéristique : comprend des zones communes à L1 et L2.

Effet des lésions : Les lésions de la zone expressive antérieure ont tendance à provoquer des troubles touchant plusieurs langues.

Zone réceptive postérieure

Localisation : Zone de réception du langage dans le lobe temporal (aire de Wernicke).

Caractéristiques : Comprend des zones spécifiques à la L2.

Effet des lésions : Les lésions de la zone réceptive postérieure ont tendance à provoquer des troubles sélectifs de la L2.

Modèle de Broca-Wernicke-Geschwind :

La voie de base est : cortex visuel → aire de Wernicke (compréhension) → faisceau arqué → aire de Broca (production de la parole) → cortex moteur, et la région de Geschwind (lobule pariétal inférieur : gyrus supramarginal + gyrus angulaire) assure l’intégration multimodale.

Concept d’architecture hybride :

Les études de stimulation corticale peropératoire montrent que la même région corticale soutient les deux langues. Chez les patients BWA avec un shift vers L2, une augmentation de l’activité dans le cortex préfrontal gauche et le cingulaire antérieur est observée lors d’un traitement faible de L1. Ceci est expliqué par la théorie du codage de population (la même région corticale soutient plusieurs fonctions via différents schémas d’activation distribués)1).

Mécanisme de contrôle linguistique : Le cortex préfrontal dorsolatéral (DLPFC), le cortex cingulaire antérieur (CCA) et les ganglions de la base interviennent dans la sélection, l’inhibition et le changement de tâche linguistiques1).

Le lobe occipital assure l’entrée visuelle comme point de départ des voies du langage. L’ischémie de l’artère cérébrale postérieure provoque une hémianopsie homonyme et des troubles visuels de haut niveau, et une lésion du lobe occipital gauche et du splénium du corps calleux entraîne une alexie.

Mécanisme de généralisation interlangue (CLG) :

Le partage des représentations conceptuelles et sémantiques en est la base. Le renforcement d’une langue se propage à l’autre langue via un encodage neuronal partagé par « activation diffuse » (spreading activation)1).

Q Comment les deux langues sont-elles organisées dans le cerveau bilingue ?
A

Selon la « théorie mixte » actuelle, les langues sont représentées à la fois dans des zones cérébrales communes et spécifiques. Les zones antérieures d’expression partagent des régions communes pour L1 et L2, tandis que les zones postérieures de réception incluent des régions spécifiques à L2. Cette structure explique pourquoi les schémas de troubles linguistiques diffèrent selon la localisation de la lésion.


7. Recherches récentes et perspectives futures (rapports en phase de recherche)

Section intitulée « 7. Recherches récentes et perspectives futures (rapports en phase de recherche) »

Prédiction de la récupération par apprentissage automatique

Section intitulée « Prédiction de la récupération par apprentissage automatique »

Marte et al. (2025) ont réalisé une prédiction de généralisation interlangues par apprentissage automatique sur une cohorte de 48 patients aphasiques bilingues espagnol-anglais, atteignant un score F1 de 0,790. Le score WAB-R AQ de la langue non traitée et les fonctions cognitives étaient les prédicteurs les plus forts 1).

Avec le modèle de calcul BiLex, une précision de prédiction de R² 0,54 à 0,82 a été atteinte dès la 4e séance de traitement. Pour la détection CLG, une spécificité de 100 % (7/7 cas) et une sensibilité d’environ 80 % (4/5 cas) ont été rapportées 1).

La détection de l’aphasie basée sur la reconnaissance automatique de la parole (ASR) a rapporté un score F1 de 0,99 et la classification des sous-types un score F1 de 0,91 (Wagner et al.) 1).

L’identification de trois variantes de l’aphasie progressive primaire (APP) à l’aide d’embeddings basés sur GPT a montré un taux de concordance diagnostique de 88,5 % et une précision de classification de 97,9 % (Rezaii et al.) 1).

L’évaluation automatique inter-langues a montré qu’un modèle entraîné en anglais atteignait une précision de 78 % en français et de 74 % en grec (Chatzoudis et al.) 1).

Chez les patients aphasiques bilingues, on observe un raccourcissement de la latence de la négativité de discordance (MMN), tandis que chez les patients aphasiques monolingues, on observe un allongement de la latence (De Letter et al.). Cela suggère que le bilinguisme pourrait conférer une réserve cognitive 1).

L’application de la TMS (stimulation magnétique transcrânienne), de la tDCS (stimulation transcrânienne par courant continu) et de la tACS progresse.

La combinaison de la tDCS cérébelleuse et de la thérapie comportementale a montré une amélioration des mots entraînés et non entraînés ainsi qu’une généralisation interlangue dans le traitement de la L2 (Coemans et al.)1).

Une méta-analyse a montré que la combinaison de la NIBS et de la thérapie du langage est plus efficace que la thérapie du langage seule (Chai et al.)1).

fNIRS (spectroscopie fonctionnelle proche infrarouge)

Section intitulée « fNIRS (spectroscopie fonctionnelle proche infrarouge) »

En raison de ses caractéristiques non invasives et portables, elle est adaptée à la surveillance de l’activité cérébrale en milieu clinique et naturel, et son application est attendue pour l’évaluation et la mesure de l’efficacité du traitement de l’aphasie bilingue1).


  1. Russell-Meill M, Marte MJ, Carpenter E, Kiran S. Navigating the Complexity of Bilingual Aphasia: Current Insights and Future Directions. Brain Sci. 2025;15(9):989.

  1. Pereira S, Vieira B, Maio T, Moreira J, Sampaio F. Susac’s Syndrome: An Updated Review. Neuroophthalmology. 2020;44(6):355-360. PMID: 33408428.
  2. Tan A, Fraser C, Khoo P, Watson S, Ooi K. Statins in Neuro-ophthalmology. Neuroophthalmology. 2021;45(4):219-237. PMID: 34366510.

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